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Né en Équateur mais ayant grandi à Paris, Kerwin Altamirano incarne un profil atypique de volontaire international : il est parti en mission au Pérou en 2024 avec l’expertise du professionnel formé en France et l’héritage d’une histoire migratoire singulière. Son parcours éclaire les liens qui peuvent exister entre volontariat et diasporas.
Arrivé en France en 2003 à l’âge de trois ans, dans le sillage de la crise économique équatorienne du début des années 2000, Kerwin grandit dans le 11ᵉ arrondissement de Paris. L’Équateur, son pays natal, ne représente alors qu’une présence vague. « Moi, l’Équateur, je ne connais pas : je n’ai pas grandi là-bas. Moi j’ai grandi en France » explique celui pour qui, longtemps, la question des origines est restée périphérique. Jusqu’à ce premier voyage, presque contraint, offert par son père juste après un bac professionnel en restauration qui ne l’a pas totalement passionné.
Un premier retour en Amérique du Sud comme déclencheur
Ce basculement intime rejoint ce que documente aujourd’hui l’étude collective menée par le Forim et France Volontaires sur les enjeux et apport pour la solidarité internationale des diasporas (lire ci-dessous) : les motivations d’engagement sont rarement uniquement identitaires, mais elles évoluent avec les trajectoires. Reconnexion aux origines, quête de sens, bifurcation professionnelle… autant de logiques qui se superposent au fil du temps.
C’est d’ailleurs lors de ce premier voyage en Amérique du Sud que Kerwin découvre l’engagement. Dans une église de Quito, il rencontre un collectif de jeunes qui organise des colonies de vacances pour des enfants issus de milieux précaires. C’est une sorte de révélation : « C’est juste des gens qui aident des gens. Et moi, c’est ce que je veux faire », plaide-t-il.
Kerwin, entouré de l’équipe de Caritas del Peru. © DR
À son retour en France, il passe un BTS Tourisme et une licence de communication digitale. Et, en 2024, il décide de repartir sur le continent d’origine de sa famille. Via la Délégation catholique pour la coopération (DCC), il s’engage pour une mission de chargé de communication et de collecte de fonds au sein de Caritas del Perú, une ONG qui agit auprès des personnes les plus vulnérables. Très vite, un décalage s’installe. Le chauffeur venu l’accueillir à l’aéroport ne reconnaît pas le volontaire attendu : « Il cherchait un grand jeune homme blanc aux yeux bleus », s’amuse Kerwin. Cette scène inaugure une expérience mitigée où le jeune homme peine parfois à trouver sa place. Mais finalement, dans l’organisation, son rôle déborde vite sa fiche de poste. Il devient un intermédiaire, un traducteur implicite des rapports sociaux et professionnels entre locaux et partenaires européens. Et là où d’autres volontaires restent entre expatriés, lui navigue plus facilement entre les cercles.
Au Pérou, une position d’intermédiaire entre deux cultures
Cette position de médiation, décrite dans l’étude comme une « double légitimité ici/là-bas », constitue à la fois un atout et une charge invisible. Les volontaires issus des diasporas facilitent les échanges, désamorcent les incompréhensions, instaurent une parole plus directe. Mais leur rôle reste souvent informel, peu reconnu dans les dispositifs.
Les chiffres témoignent de ce décalage. Malgré leur potentiel, 65 % des organisations de solidarité issues des migrations (OSIM) interrogées déclarent n’avoir jamais mobilisé de dispositifs de volontariat international. En cause : manque d’information, complexité administrative, inadéquation des formats proposés. À cela s’ajoutent des obstacles spécifiques, notamment liés à la nationalité ou aux contraintes réglementaires, qui freinent l’accès à ces expériences.
« Si t’as des origines dans un pays, y retourner c’est toujours important. Tu comprends tellement de choses sur toi-même. »
Kerwin en fera lui-même l’expérience au retour. Sa carte de séjour expire pendant sa mission. « Je pense que c’est littéralement le plus gros frein que tu puisses rencontrer à partir dans des dispositifs comme ça », prévient-il. Malgré tout, il revendique ce que l’expérience a transformé. « Si t’as des origines dans un pays, y retourner — ou aller dans un pays voisin — c’est toujours important. Tu comprends tellement de choses sur toi-même. » Peu à peu, il formule une identité qui lui ressemble davantage : « Franco-équatorien : d’origine équatorienne et français d’éducation. »
Son parcours met en lumière un angle mort des politiques de mobilité internationale : la difficulté à penser des trajectoires hybrides. À l’heure où les circulations s’intensifient, ces profils pourraient pourtant devenir des acteurs clés de la coopération. À condition, comme le suggère l’étude, de mieux reconnaître leurs spécificités, de lever les freins administratifs et de rendre visibles ces expériences encore marginales.
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Une étude pour évaluer les liens entre diasporas et volontariat international
L’étude collective « Volontariat et diasporas : enjeux et apports pour la solidarité internationale » s’inscrit dans un contexte de reconnaissance croissante du volontariat comme levier de développement solidaire, mais aussi de montée en puissance des diasporas dans les dynamiques de coopération. Menée dans le cadre du partenariat entre le FORIM et France Volontaires, avec le soutien méthodologique du F3E, et le financement du Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis et de la Ville de Marseille, elle vise à mieux comprendre les articulations possibles entre ces deux écosystèmes encore largement cloisonnés.
Fondée sur une approche qualitative, l’étude repose sur cinq terrains d’enquête (dont la Seine-Saint-Denis et plusieurs pays partenaires), 119 entretiens semi-directifs, près de 200 retours d’expérience de volontaires et une cinquantaine de contributions d’organisations issues des diasporas. Elle privilégie une lecture par les parcours, afin d’éviter toute vision homogénéisante des diasporas.
Ses conclusions mettent en évidence des freins persistants : manque de lisibilité des dispositifs, obstacles administratifs, formats peu adaptés aux trajectoires transnationales. Mais elles soulignent aussi un potentiel fort : capacité de médiation, ancrage local, compréhension fine des contextes. L’enjeu, désormais, consiste à structurer ces complémentarités pour faire du volontariat un véritable espace de rencontre entre engagements individuels et dynamiques diasporiques.