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Partie en Inde dans le cadre d’un service civique puis d’un Volontariat de solidarité internationale (VSI), Sophie pensait surtout s’émanciper d’une trajectoire professionnelle et sociale alors peu épanouissante. Une fois sur place, cette jeune Française d’origine chinoise et hongkongaise comprend que son histoire multiculturelle a profondément façonné sa manière de vivre le volontariat.
À 34 ans, Sophie décrit avec lucidité la vie qu’elle menait avant son départ en mission. Née à Paris et ayant grandi à Montargis, elle suit un parcours perçu comme “logique” : école de commerce, premier poste en ressources humaines dans une grande entreprise puis emploi dans un cabinet de conseil spécialisé en franchise. Une trajectoire stable, valorisée, presque attendue.
Mais derrière cette apparente continuité, un malaise s’installe progressivement. « J’avais commencé à remplir la check-list un peu sociale demandée par la famille, par la société. Et ce n’était pas exactement ce que je souhaitais ». À cette époque, Sophie a le sentiment d’avancer « en pilotage automatique ». À ce stade, le volontariat international apparaît moins comme un projet longuement mûri que comme une tentative de reprendre possession de sa propre trajectoire. « Je voulais faire quelque chose pour moi, prendre une décision juste pour moi et sortir de cette checklist sociale et familiale qu’on m’imposait ».
Comment les origines culturelles influencent les parcours de volontariat international
Le rapport de Sophie à ses origines accompagne discrètement cette période de sa vie. Sa mère est originaire de Chine, son père de Hong Kong. Même après le départ de ce dernier lorsqu’elle est encore enfant, les liens restent présents : chaque été, Sophie retourne en Asie voir sa famille. Pourtant, en grandissant en France, elle apprend progressivement à mettre cette part de son identité à distance. Elle développe alors des stratégies d’intégration fondées sur l’effacement. « Je me suis obligée à effacer tout ça pour être encore plus française que les Français ».
Avec le recul, elle identifie aussi des mécanismes plus profonds de rejet intériorisé. « Mes amis me disaient : “mais non, elle n’est pas chinoise, elle est française.” […] Ça me confortait dans l’idée qu’être d’origine chinoise – être chinoise, c’est vraiment horrible quoi ».
Lorsqu’elle découvre une mission proposée par Intercordia en Inde, ce n’est d’ailleurs pas le pays qui la convainc. Ce qui l’intéresse, c’est le projet : accompagner des jeunes adultes en situation de précarité au sein de Life Project for Youth, une organisation qui développe une pédagogie fondée sur l’autonomie et l’entrepreneuriat social. « La pédagogie se basait sur l’entrepreneuriat », une façon pour Sophie de « devenir entrepreneur de sa vie.
Pourquoi certains volontaires s’adaptent plus facilement à l’international
Avant le départ, elle participe aux formations organisées par Intercordia. Les sessions abordent les difficultés que peuvent rencontrer les volontaires : pauvreté visible, densité urbaine, choc culturel, confrontation à des modes de vie très différents.
Mais avec le recul, Sophie réalise que ces projections reposaient souvent sur une figure implicite : « ils nous ont projetés dans une personne blanche lorsqu’elle arrive en Inde ». Elle pense qu’elle vivra cette expérience comme tous les volontaires, mais alors que certains se sentent profondément déstabilisés par l’environnement urbain, la précarité ou les différences culturelles, Sophie s’adapte presque immédiatement. Elle circule facilement dans la ville, crée rapidement des liens avec les habitants et trouve naturellement ses repères dans le quotidien. « Je voyais les réactions de mes camarades […] et je me suis dit : mince, j’ai un problème ».
« Mon choc de ne pas avoir eu le choc de l’Inde »
Si cette facilité la trouble d’abord, elle se rapproche peu à peu d’autres volontaires ayant elles aussi des trajectoires multiculturelles, notamment une volontaire colombienne et une Française d’origine tunisienne. « On s’est beaucoup retrouvées. Elles ont tout de suite compris […] parce qu’elles voyaient que je m’adaptais plus vite et que je connectais plus facilement avec les personnes locales ».
Ces expériences partagées lui font progressivement comprendre que le volontariat international ne se vit pas de manière homogène. Les langues parlées, les histoires familiales ou les habitudes de circulation entre plusieurs univers culturels influencent profondément la manière de s’engager dans une mission à l’étranger.
Volontariat international en Inde : une immersion au service des jeunes de Mumbai
Après une première année de Service Civique international consacrée principalement à la levée de fonds pour soutenir le développement de l’organisation, Sophie choisit de prolonger son engagement en Volontariat de solidarité internationale (VSI).
Cette deuxième année marque un tournant dans son engagement, puisqu’elle passe d’une mission de développement à une présence quotidienne sur le terrain. Le centre est implanté dans un quartier où Sophie, en appui aux équipes locales, participe à l’identification des jeunes susceptibles de rejoindre le programme, puis aux actions de sensibilisation auprès des familles.
Accueil au centre de professionnels bénévoles venus présenter leur métier – © DR
L’enjeu devient rapidement d’ouvrir le dispositif aux jeunes femmes du quartier, ce qui implique de convaincre pères et maris de laisser leurs filles ou épouses participer. « On avait d’abord cinq ou six jeunes hommes […] et on voulait leur expliquer que les femmes puissent aussi avoir accès au programme ».
Si le rythme est intense, Sophie garde un souvenir extrêmement fort de cette période. « J’étais épuisée les matins, mais j’étais juste trop contente à l’idée de m’investir sur cette mission. »
Quand l’identité multiculturelle devient un atout dans une mission de volontariat international
C’est finalement au retour en France que Sophie commence réellement à comprendre ce qui s’est joué pendant ces deux années. Dans le cadre de l’accompagnement proposé par Intercordia, les volontaires sont invités à écrire un mémoire réflexif sur leur expérience. Sophie choisit alors un titre qui résume parfaitement son parcours : « Mon choc de ne pas avoir eu le choc de l’Inde. »
L’écriture agit comme un révélateur. « C’est mon identité multiculturelle qui m’avait permis l’effet positif d’être à l’aise une fois en Inde ». Pour la première fois, elle commence aussi à regarder ses origines autrement. « C’est seulement à mon retour […] que j’ai pu voir ces origines et cette identité chinoise et hongkongaise d’une manière positive ».
« C'est seulement à mon retour que j'ai pu voir ces origines et cette identité chinoise et hongkongaise d'une manière positive »
Huit ans après son retour, Sophie reste engagée auprès d’Intercordia. Elle accompagne désormais des jeunes volontaires avant, pendant et après leur mission. Cette position lui permet aussi d’observer l’évolution des profils. « C’est chouette de voir plus de mixité, de diversité sur les origines des volontaires ».
Dans son accompagnement, Sophie essaie justement d’ouvrir des espaces de discussion autour de cette pluralité des expériences. Car pour elle, il n’existe pas une seule manière de vivre le volontariat international. Certaines personnes découvrent un environnement radicalement nouveau ; d’autres retrouvent des formes de familiarité inattendues. Sophie, quant à elle, « n’aurai[t] pas imaginé qu’en partant à l’étranger, [elle allait] en apprendre sur [son] identité culturelle ».
Aujourd’hui encore, Sophie décrit cette réconciliation avec ses origines comme un processus inachevé mais reste convaincue d’avoir suivi la bonne intuition au moment du départ. « Je suis contente d’avoir écoutée cette petite voix qui m’a emportée par là. Je ne sais pas pourquoi, mais je suis contente ».
Une étude pour évaluer les liens entre diasporas et volontariat international
L’étude collective « Volontariat et diasporas : enjeux et apports pour la solidarité internationale » s’inscrit dans un contexte de reconnaissance croissante du volontariat comme levier de développement solidaire, mais aussi de montée en puissance des diasporas dans les dynamiques de coopération. Menée dans le cadre du partenariat entre le FORIM et France Volontaires, avec le soutien méthodologique du F3E, et le financement du Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis et de la Ville de Marseille, elle vise à mieux comprendre les articulations possibles entre ces deux écosystèmes encore largement cloisonnés.
Fondée sur une approche qualitative, l’étude repose sur cinq terrains d’enquête (dont la Seine-Saint-Denis et plusieurs pays partenaires), 119 entretiens semi-directifs, près de 200 retours d’expérience de volontaires et une cinquantaine de contributions d’organisations issues des diasporas. Elle privilégie une lecture par les parcours, afin d’éviter toute vision homogénéisante des diasporas.
Ses conclusions mettent en évidence des freins persistants : manque de lisibilité des dispositifs, obstacles administratifs, formats peu adaptés aux trajectoires transnationales. Mais elles soulignent aussi un potentiel fort : capacité de médiation, ancrage local, compréhension fine des contextes. L’enjeu, désormais, consiste à structurer ces complémentarités pour faire du volontariat un véritable espace de rencontre entre engagements individuels et dynamiques diasporiques.