Dans la Chiquitanie, en Bolivie, un patrimoine musical unique continue de vivre, hérité des missions jésuites du XVIIIe siècle. Pendant deux semaines, le luthier français Jean-Yves Tanguy s’est immergé dans cet univers singulier pour former des artisans locaux dans le cadre d’une mission de volontariat d’échanges et de compétences.
Dans un atelier improvisé de Santa Cruz, quelques tables, des outils rudimentaires et des morceaux de bois : c’est ici que Jean-Yves Tanguy, luthier installé à Caen depuis plus de quarante ans, a posé ses valises au début du mois de mars dernier avec le chef d’orchestre Julien Chauvin. Enjeu ? Poursuivre une histoire vieille de trois siècles. Celle du « baroque missionnaire », ce style né de la rencontre entre la tradition musicale européenne et les cultures indigènes dans la région de la Chiquitanie, à l’est de la Bolivie.
Sa mission : former une dizaine de luthiers boliviens à la fabrication et à la réparation d’instruments, dans le cadre d’un projet piloté par l’Asociación Pro Arte y Cultura (APAC), qui œuvre pour préserver ce patrimoine exceptionnel. « Je ne connaissais ni la Bolivie, ni la réalité de terrain. J’ai découvert un univers à part, avec des conditions de travail très éloignées de ce que l’on connaît en Europe », confie-t-il.
Des gestes anciens toujours vivants
Sur les établis, les instruments en cours de fabrication révèlent une pratique ancienne. Les outils sont simples, parfois détournés de leur usage initial. Mais les gestes, eux, s’inscrivent dans une réelle continuité historique: « Les techniques, les bois, les façons de faire n’ont quasiment pas changé. On retrouve des modes de construction très anciens, parfois antérieurs même à ceux que nous utilisons aujourd’hui en Europe », observe Jean-Yves Tanguy.
La technique du moule, l’un des piliers de la lutherie européenne de Crémone (un artisanat réputé de cette région italienne depuis le XVIe siècle), arrivé en Bolivie à la fin du XXe, cohabite avec des méthodes plus anciennes, transmises localement. Un héritage hybride, que le luthier retrouve jusque dans les collections du musée de San Javier (l’une des missions jésuites de la région), où violons et autres instruments exposés ressemblent trait pour trait à ceux fabriqués aujourd’hui.
En Bolivie, la technique du moule, l’un des piliers de la lutherie européenne de Crémone, cohabite avec des méthodes plus anciennes. © Jean-Yves Tanguy
Pour Percy Añez Castedo, président de l’APAC, cette continuité est précieuse : « Les stagiaires de Jean-Yves sont sur la bonne voie, ils ont du talent, ils peuvent s’en sortir. La musique et ces savoir-faire offrent une véritable lueur d’espoir pour ces communautés parfois fragilisées. » Car derrière la transmission technique, se joue aussi un enjeu social. Dans des territoires marqués par de profondes inégalités, les projets culturels constituent parfois une alternative concrète : « Des questions comme les addictions ou certaines maladies sont des problèmes structurels ici. La musique permet d’ouvrir d’autres perspectives », souligne-t-il.
Transmettre et préserver l'héritage culturel
La mission s’est poursuivie à Urubichá, après plusieurs heures de piste quotidienne. Là encore, les conditions sont parfois un peu précaires : peu d’outillage, peu de matériaux, et surtout un manque de références techniques. Face à cela, Jean-Yves Tanguy a adapté son approche. Plutôt que d’imposer des standards européens, il a travaillé sur les réglages des instruments existants, pour améliorer leur qualité sonore et leur jouabilité.
« On a beaucoup échangé, mais sans pouvoir vraiment fabriquer selon les méthodes européennes. Alors on s’est concentrés sur ce qui pouvait être utile immédiatement aux musiciens », explique-t-il. L’un des points les plus frappants reste l’absence de fabrication et d’entretien des archets. « Les musiciens m’ont apporté des archets dans de très mauvais états d’usage. J’ai fait une dizaine de reméchages, et ça a permis de transmettre ce savoir-faire », raconte-t-il.
« Est-ce qu’on doit uniformiser les pratiques pour répondre aux standards internationaux, ou préserver cette lutherie telle qu’elle existe ici ? »
Jean-Yves Tanguy, luthier
Ces échanges ont aussi révélé des talents locaux prometteurs, comme celui de Sebastián Orella, dont les instruments « présentent une exigence et une qualité étonnantes ». Au fil des jours, une question s’impose à Jean-Yves Tanguy, sans qu’il ne trouve de réponse évidente : « Est-ce qu’on doit uniformiser les pratiques pour répondre aux standards internationaux, ou préserver cette lutherie telle qu’elle existe ici ? ».
Pour Percy Añez Castedo, la réponse tient peut-être dans cet équilibre : « Il y a une fusion entre l’indigène et l’européen, un métissage harmonieux. C’est cela que nous appelons aujourd’hui le baroque missionnaire. »